Innoveducation

Sur les pistes du changement pour l'école

Enquête suédoise / (3) Le leadership enseignant en question

Avec la visite de l’école Karl Johansskolan de Majorna, j’entame mes premiers contacts avec l’institution scolaire suédoise. Obligatoire de 7 à 16 ans, l’école suédoise est composée d’un tronc commun identique pour tous, découpé en « grades » : du premier grade (équivalent du Cours Préparatoire français) au 9e grade (classe de 3e française). L’élève suédois n’y est pas noté avant l’âge de 15 ans et l’enseignement comporte notamment des cours dits « ménagers » tels que la cuisine, la couture… Karl Johansskolan accueille environ 500 enfants du premier au neuvième grade. J’ai ce matin rendez-vous avec le professeur de français pour un cours avec des élèves de huitième grade.


Les établissements scolaires s’adaptant aux curricula, ils possèdent de nombreuses salles peu ordinaires pour une visiteuse française.

Philip est le seul professeur de français de l’établissement. Il n’a que peu d’élèves car ceux-ci, pour leur seconde langue étrangère, ont le choix entre l’allemand, l’espagnol, un renforcement en anglais et le français. Comme tous les jeunes enseignants du monde, il semble un peu débordé par le temps qui passe si vite, les ados parfois peu enthousiastes, et ses propres interrogations sur la justesse de son enseignement. Mais c’est bien volontiers qu’il me met à contribution pour, selon lui, « démontrer l’intérêt de l’apprentissage d’une langue » : de réels français avec lesquels on peut communiquer existent !

L’excellent niveau d’anglais des élèves suédois me permet d’échanger avec eux sur leur vision de l’école. En effet, leur trop courte pratique du français nous limite aux présentations d’usages (couleur et animaux préférés y compris). Selon eux, la faible distance existant entre professeurs et élèves est un réel bienfait du système éducatif suédois. En effet, cela permet de créer une relation de bienveillance pour d’apprendre dans une atmosphère détendue : « nos enseignants sont un peu comme nos amis ! ». Une élève d’origine polonaise arrivée six mois auparavant confirme cela. Elle témoigne d’une opposition radicale entre sa relation aux professeurs en Suède par rapport à celle entretenue dans son pays d’origine (dont le système semble se rapprocher de la France). Pour preuve de cela, Philip m’accompagne au self et c’est naturellement que ses élèves nous proposent de les rejoindre à leur table !


Comme dans toute la Suède, ici les repas sont gratuits pour tous les élèves… mais le dessert semble une spécialité réservée à la France !

Il ne fait aucun doute que l’éducation qu’ont reçu les élèves que je rencontre les a rendu particulièrement sûrs d’eux. Ceux-ci me questionnent longuement sur le système français, notre gastronomie et notre fessée autorisée ! Tous tombent d’accord sur l’existence d’avantages et inconvénients de chaque côté. Philip doit ensuite se rendre de l’autre côté de l’école pour jeter un œil aux terrains de jeu ouverts aux élèves à partir du cinquième grade. A propos d’ouverture, ceux-ci sont d’ailleurs totalement ouverts (au sens propre comme au figuré) : élèves et citoyens se partagent les lieux, sous la surveillance informelle et bienveillante de tous les adultes passant par là, qu’ils soient agents de la ville, enseignants, ou non ! Les écoles suédoises ne connaissent pas nos portails fermés à clés et les adultes à qui je signale cette différence s’interrogent : que craint-on le plus ? Que des adultes étrangers à l’école y entrent ou que les élèves s’en échappent ?


Les élèves sont libres de sortir de l’école comme ils le souhaitent.

Mais cette grande liberté accordée aux enfants va-t-elle parfois trop loin ? J’invite les enseignants à m’éclairer sur leur vision du monde éducatif actuel. C’est unanimement qu’ils pointent une possible trop grande impertinence de certains élèves. « Le respect des adultes devrait peut-être être plus marqué. Nous sommes peut-être allés trop loin » osent-ils à demi-mots. En effet, je suis loin d’être dans un pays où l’on se glorifie du système ayant cours. En effet, le modèle éducatif suédois de va pas si bien : suite aux derniers résultats de l’étude PISA, en dessous de leurs espérances, le monde politique a tenté de lancer de grandes réformes… vers un système plus « stricte », à la française ?

Je rencontre ensuite Sofia, enseignante d’une classe de second grade. Celle-ci, passionnée par son métier, m’explique que les enfants suédois, à cause de/grâce à leur éducation, ne peuvent être abordés de façon « traditionnelle ». Connaissant leurs droits sur le bout des doigts, ceux-ci sont « en attente de stimulation et d’intérêt ». Cela tombe bien, le système (encore peu pénétré par les réformes) est justement construit autour de ses besoins, s’intéressant d’abord à ses émotions plutôt qu’aux savoirs académiques. Sofia estime que « c’est une bonne méthode. De toute façon, on ne peut faire apprendre un enfant qui ne le souhaite pas. Je tente seulement de les mettre dans les meilleures conditions possibles. Et puis ils ont le temps ! » Dans ce but, attenante à sa salle de classe, se trouve un « petit salon », salle de décompression pour les élèves qui en ressentent le besoin.

Sofia décrit un métier rendu, en réalité, plus intéressant encore grâce à la force de caractère des élèves. « Nous ne pouvons être complètement des leaders. Il faut que nous soyons très subtils, à l’écoute, savoir nous effacer et parfois demander par détournement. C’est un métier de tous les instants ! » Lorsque je l’interroge sur sa formation, Sofia estime que ses compétences actuelles sont quasiment exclusivement issues de sa pratique passée. « La théorie ne sert que lorsque qu’un enfant confond deux lettres en lecture : tu essaies de te souvenir de ce qu’on t’a dit à ce sujet à ce moment. Mais pour la pratique quotidienne, c’est dans la classe que ça s’apprend. »

Creuser encore le système actuel plutôt que de réformer trop souvent ? Ces enseignants, porteurs de nombreuses compétences et détenteurs d’une grande connaissance du terrain, se disent assez peu consultés dans les orientations actuelles. Ils dénoncent leurs retournements radicaux, plus politiciens que pédagogiquement pensés.
Vers une plus grande reconnaissance des enseignants ? Justement, je me rends ce soir à un pique-nique de fin d’année où les parents d’élèves se cotisent pour féliciter et remercier les enseignants de leurs enfants. Il paraît que c’est une tradition… à exporter ?

Quelques liens :
Sur le système scolaire suédois
Sur les réformes et débats éducatifs actuels en Suède

Publicités

2 commentaires sur “Enquête suédoise / (3) Le leadership enseignant en question

  1. RUAUT
    mai 30, 2012

    La prise de contact attise la curiosité

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le mai 29, 2012 par dans Dossiers, Enquête suédoise, Visites, et est taguée , , , , , , , .