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Sur les pistes du changement pour l'école

Enquête suédoise / (4) À l’école des enfants libres

8.30 mercredi matin, nous prenons le chemin de l’école avec Liam et Felicia. En Suède, tous les jours de la semaine sont travaillés, et ce aux mêmes horaires : d’environ 9.00 le matin jusqu’à 12.30 puis de 13.30 à 15.00, avec une récréation de 10.30 à 11.00. Aujourd’hui, je suis accueillie à l’école Bild och Form, une école à pédagogie Freinet, dans le centre de Göteborg. La pensée de Freinet a beaucoup pénétré le système éducatif suédois, au point que tous les enseignants extérieurs à cet établissement, auxquels je mentionne le nom de Célestin Freinet, voient à qui je fais référence !  Cependant, j’ai bien conscience de me rendre dans une école un peu différente de la réalité suédoise, l’occasion de signaler que mon voyage en Suède ne se veut en rien un très scientifique « voyage d’étude » : je ne fais que rendre compte de ce que je vois, avec le filtre de mon parcours, sans véritable souci d’objectivité totale. Les enseignements restent néanmoins au rendez-vous !

Bild och Form est une école « privée » mais ce mot ne sonne pas ici de la même façon qu’en France : toutes les écoles suédoises sont gratuites, publiques ou non, et leur financement est le même. Cependant, la carte scolaire n’a pas cours… et c’est peut-être une des raisons de la très forte ségrégation que connaît parfois la Suède. Sur le chemin de l’école, nous récupérons quelques camarades de classes, nombreux à se rendre en classe à pied, accompagnés ou non.

En effet, la liberté et l’autonomie de ces enfants me frappe sans relâche. L’acquièrent-ils parce qu’on leur donne ou l’obtiennent-ils car ils le sont ? Sûrement les deux. Mais il semble que l’école possède sa part dans ce jeu. Après avoir retiré leurs chaussures et parfois enfilé des chaussons, les enfants se rendent tranquillement dans leur salle de classe, attitrée à l’année à un niveau, du premier au neuvième grade. La liberté d’habillement semble bien plus poussée qu’en France : bonnets, capuches, chapeaux, gants, … Ce que nous pourrions qualifier d’extravagances ne dérange personne et « cela permet aux enfants de laisser exprimer leur personnalité », m’explique un enseignant.

L’expression et la recherche sont effectivement des maîtres mots à Bild och Form. Les quatrièmes grades (CM1) que je suis ce matin sont en pleine construction de maquettes. Ce sont eux qui, par décision collective, ont choisi cette façon de clôturer leurs apprentissages sur le climat. Ils souhaitent réaliser différentes maquettes afin de montrer la variété climatique que comporte la planète. J’observe avec attention ces enfants collaborer et rechercher longuement, non la perfection esthétique, mais « comment ce pourrait être ». Le « tâtonnement » cher à Freinet prend véritablement corps dans ces petites mains affairées. Un regard très extérieur pourrait peut-être leur reprocher un certain manque de soin… et s’ils étaient seulement en état de recherche permanente, se concentrant sur l’essentiel, c’est-à-dire le message à faire passer ?

Dans la matinée, un employé de la cantine vient déposer des fruits dans un coin de la salle. Je sens que les élèves, qui possèdent une totale liberté de circulation dans toute l’école, se sont totalement appropriés cette salle de classe qui est d’abord un « environnement de travail ». Et ils se responsabilisent seuls au besoin : je suis le manège discret d’un enfant ayant renversé un pot de peinture. C’est tout naturellement, sans contacter le moindre adulte, qu’il éponge, nettoie et répare les dégâts. Hanna, une des enseignantes de la classe, que je questionne ensuite sur le sujet me répond : « je n’avais rien à lui dire. Et s’il ne l’avait pas fait, je lui aurait simplement signalé, afin qu’il n’oublie pas ».

L’enseignant suédois n’élève-t-il jamais la voix ? « Vous avez besoin de calme pour vous concentrer. » S’il arrive que les enfants soient interpellés, il est rare que ce ne soit pas en chuchotant ou en ne s’adressant qu’à un seul d’entre eux. Malgré la barrière de la langue, je perçois la sérénité des expressions et de ces appels au moindre bruit. De même que pour l’habillement, les élèves jouissent d’une grande liberté de comportement et il n’est pas rare d’en voir un ou deux ramper au sol ou s’asseoir sur leur table. « Ça m’est égal si un enfant souhaite faire son exercice sous son bureau, du moment qu’il apprend », me confie une enseignante à la pause. « Certains enfants ont peut-être besoin d’un cadre pus strict et nous y travaillons. Nous essayons de clarifier nos attentes au maximum. Mais ce n’est pas incompatible avec la liberté que nous leur laissons. Elle est culturelle ici et nous pensons que les enfants en ont besoin pour se projeter dans les apprentissages. »

L’accent est mis sur la grande individualisation. L’année scolaire, organisée selon deux semestres, touche à sa fin et avec elle fleurissent les « évaluations ». Cependant, le second grade (8 ans) dont je visite la classe ne semble pas perturbé pour autant : pression et angoissent se riment pas ici avec « bilan ». Le classeur de chaque élève comporte une première page rédigée par lui-même, rappelant les objectifs qu’il s’est fixé pour le semestre. Les deux enseignants qui se partagent le suivi rapprochés des 25 élèves de la classe les prennent un par un en entretien. L’échange est bienveillant et serein :  « c’est une relation de dialogue. Souvent, on constate que l’enfant et l’enseignant ont la même perception de ce qu’il reste à travailler« . Les professeurs suivent ces élèves durant trois années. « Ils ont du temps pour apprendre… et nous pour enseigner ! » Hanna m’explique que les enseignants de cette école, parfois en concertation avec les élèves, s’interrogent beaucoup sur leur façons de faire, qu’ils explicitent en permanence et acceptent souvent de remettre en question… au risque parfois de l’épuisement !?

Je me penche alors sur les conditions de travail de ces enseignants à qui l’on demande 35 heures de présence à l’école et 10 heures de travail personnel en plus par semaine. Un enseignant n’arrive pas à envisager que nos écoles française ne puissent systématiquement proposer de bureaux personnels aux enseignants. On me fait visiter la salle où des espaces de travail, restreints mais existants, sont réservés et marqués au nom de chaque enseignant. « Mais comment les professeurs français séparent-ils leur vie professionnelle de leur vie personnelle ? Et où préparent-ils leurs cours ? » Ces professionnels qui se réunissent une à deux fois par semaine en équipe disciplinaire et/ou de niveau, en plus d’une fois tous les deux mois pour toute l’école, s’étouffent lorsque je leur explique le système d’affectation des enseignants français. Ne pas choisir son équipe de travail leur semble dater d’un temps proche du Moyen-Âge…

Parcourant les couloirs de cette école pleine de bienveillance et de paroles mesurées, je reste partagée entre le rêve et le doute, tentant de garder une position critique. « Ce fonctionnement marche-t-il toujours ? » La réponse est dans la question : non, la relation aux parents n’est pas toujours simple, lorsqu’ils ne souhaitent pas entrer dans une relation de confiance, il arrive, comme partout, qu’un enfant vole les affaires d’un autre, les enfants de familles immigrantes sont parfois étonnés et déroutés par ce cadre si lâche…

Justement, afin de m’éloigner un peu de cette jeunesse dorée et de tendre vers (un peu) plus d’objectivité, je me rends demain dans la banlieue de Göteborg. Là-bas, le taux d’immigrants atteint parfois les 90% ! L’occasion de remettre les pieds sur Terre…

Comme d’habitude, un peu de lecture :
le site Internet de Bild och Form
– de l’information sur Célestin Freinet
le système de financement des écoles suédoise

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