Innoveducation

Sur les pistes du changement pour l'école

Enquête suédoise / (5) « Il est indispensable de pouvoir suivre les mêmes élèves plusieurs années de suite »


Le paysage change doucement mais sûrement, le long du trajet qui me conduit en banlieue. Ce matin, il s’agit d’aller jeter un oeil sur une autre réalité que celle du centre si propre et si protégé de Göteborg. À Frölunda, de l’autre côté du « périphérique » local, on compte plus d’immigrés que de suédois natifs : Vättnedalsskolan, l’école que je visite, accueille des élèves issus de l’immigration à près de 90% ! Cela a-t-il un impact sur le déroulement de la classe ?

Dès les premières minutes, je repère quelques signes analogues à nos écoles de quartiers défavorisés : brouhaha un ton au dessus, un peu plus de mouvement et, surtout, des rappels au calme plus fréquents. Mais ce calme semble relativement facile à maintenir. Est-ce dû aux compétences de l’enseignante ? À ma présence dans la classe ? Sûrement un peu des deux, mais je reconnais aussi aisément certains gestes professionnels qui sont pour moi désormais la marque de fabrique suédoise : malgré les retards, chaque enfant est accueilli très délicatement, les gestes sont fréquemment tactiles, il est rare que l’enseignante s’adresse à toute la classe si elle souhaite parler à un seul enfant, et enfin, celle-ci chuchote presque toute la journée.

Quelles sont alors les conditions d’un déroulement de classe aussi serein ? Si l’attitude des enseignants est incontestable dans ce phénomène, côté mise en place spatiale, l’école suédoise se démarque aussi de sa cousine française. À l’instar de la pensée scandinave liée au design, l’intérieur se pense beaucoup… et c’est donc assez naturellement que l’on réfléchit l’aménagement de sa classe comme le ferait un architecte. Il s’agit de mettre chaque élément au service de la fonctionnalité et de l’atmosphère paisible : murs immaculés rarement surchargés d’affichages, plantes discrètes qui garnissent tables et rebords de fenêtres, lumières tamisées d’appoint rappelant que les hivers peuvent être longs, évier jugé indispensable, pieds de chaises enrubannés pour en atténuer le bruit, bois omniprésent.

De plus, ces aménagements sont souvent pensés en lien avec la responsabilisation des enfants : ils sont chargés d’arroser les plantes et un balai à leur taille est à leur disposition. Lorsque j’y pénètre, la classe me donne souvent la douce impression d’une salle d’attente très agréable. De plus, quel qu’en soit le niveau, elles se rapprochent beaucoup de nos classes de maternelle : des petits espaces distincts, quelques tables de réunions supplémentaires, des jeux éducatifs et fournitures à disposition, des tapis pour s’allonger ou se concerter à plusieurs. « C’est parfois même un peu trop, me renseigne une enseignante, on souhaite une qualité de mobilier tellement élevée pour les élèves que les enseignants sont presque oubliés ! »


Chaque classe dispose d’une seconde salle attenante dont l’utilisation peut être multiple.


Une grande attention est apportée à l’environnement de la classe et à son aménagement.

Comment une salle si chargée peut-elle alors faire rentrer tous les élèves ? Ce serait oublier qu’en Suède, vingt-cinq élèves par classe est un grand maximum ! Maria, professeur en second grade (CE1) m’affirme même que « compte tenu des difficultés des élèves de cette école, ils ne peuvent pas vraiment travailler lorsqu’ils sont aussi nombreux. Donc je divise souvent le groupe en deux. » C’est un autre des secrets : ici, enseignant ou non, il existe toujours au moins deux adultes qui prennent en charge une classe. Ils peuvent alors choisir de se répartir les élèves ou de co-animer. Ce n’est pas seulement l’influence de Célestin Freinet qui est ici visible. Maria Montessori et son insistance sur la réflexion du lieu, sa mise en place et la focalisation sur le jeu individuel est également palpable. Une démarche qu’il est d’ailleurs parfois difficile de comprendre pour des parents non suédois : « une mère est venue me voir car elle pensait que nous ne faisions rien. Je lui ai expliqué que c’était notre façon de travailler : nous apprenons en jouant ! »


L’école a choisi de mettre en place un projet musique… et l’enseignante de la classe se prête aussi au jeu de l’apprentissage du violon !

Cependant, dans leur façon de faire la classe, les enseignants que je rencontre ne donnent pas forcément dans l’innovation : l’entraînement s’effectue très souvent sur des fiches à remplir ou colorier, les cours peuvent être longuement magistraux, en situation frontale… Mais afin d’ouvrir à autre chose que la réussite scolaire, les sorties sont fréquentes : entre une fois par semaine et une fois par mois au minimum. La diversification est en effet à l’honneur : « nous essayons de faire en sorte qu’ils aient au moins une heure par jour de cours pratique« . J’assiste à de la mise en pot en cours de jardinage, dans une salle qui peut également servir à la cuisine, au bricolage, à la couture, etc. De même, l’école possède une classe de musique très équipée : une quinzaine de ukulélés sont récemment venus rejoindre la quinzaine de violons déjà en stock ! Qui finance ? L’école ! Elle reçoit une dotation de l’État et de la commune. À elle ensuite de gérer son budget comme elle le souhaite. L’autonomie des établissements est la clé de ce système qui compte ensuite sur l’équipe d’administration, possédant la compétence de recruter les enseignants, pour monter des projets ambitieux, au service des apprentissages.


Dans une cantine plutôt calme et reposante, je fais connaissance avec la – surprenante ? – créativité culinaire suédoise : au menu du jour, poisson aux Corn Flakes ! « Pour le côté croustillant, sans doute » supposera plus tard, hilare, la famille suédoise dans laquelle je suis hébergée !

Encouragements, sourires, regards et caresses : dans l’attitude de ces professeurs se loge une véritable différence. Ils sont attachés à la très grande connaissance qu’ils ont de leurs élèves, ce qui leur permet une fine individualisation. Je suis frappée par la proximité entre élèves et enseignants, moi qui pensait que les scandinaves étaient froids et distants ! « Les élèves ont besoin de contact, et spécialement ici. Cela permet de solidifier la relation et d’entretenir la confiance, de sécuriser tout le monde. » La conversation de midi s’oriente sur la formation des enseignants suédois. « Aujourd’hui, n’importe qui peut devenir enseignant ! »  Sans examen sélectif ni entretien, les études qui mènent au métier d’enseignant sont devenues, avec le temps, de plus en plus théoriques. « Notre système éducatif était très bon il y a dix ans. Depuis, il n’a cessé de s’écrouler… Il faut dire que les moyens ne sont plus là et qu’il y a de très mauvais enseignants ! » Ce n’est pas la première fois que l’on me parle de ces « mauvais enseignants ». Mais, bien entendu, ce ne sont pas ceux qui souhaitent m’accueillir, ni ceux que je rencontre.


L’impressionnante collection de tasses de la salle des profs, qui dispose d’une cuisine équipée et de gigantesques canapés ! 

Vu de la Suède, le système français est jugé « plus stricte », « plus lourd » et « focalisé sur les devoirs à la maison, sources d’inégalités ». Mais les enseignants me confient les mêmes difficultés que leurs homologues français : évaluations par compétences compliquées, difficile appréciation de programmes qui changent souvent, paperasserie toujours plus importante et illisible pour les parents. Cependant, le document « bilan de thème » récemment mis en place par la Haute Autorité me semble particulièrement intéressant : il s’agit d’y récapituler ce qui a été appris, comment, ce qui est désormais maîtrisé ou en cours d’acquisition, mais aussi le point de vue de l’élève sur ce qu’il a apprécié ou non dans la façon de faire. Ces moments où l’on demande l’avis des élèves sont fréquents aux cours de ces journées d’immersion.


Les élèves de 6th ont préparé des questions – parfois étonnantes – à mon attention !

Et comment se passe-t-il lorsque des enfants si libres grandissent ? À ce propos, je rencontre Inger, enseignante en sixième grade (l’équivalent de notre sixième également). Celle-ci souligne que cet âge est particulièrement délicat. « Il faut gagner leur confiance et construire peu à peu notre confiance mutuelle ». Elle m’explique avoir passé beaucoup de temps à insister sur l’importance du respect de soi-même et des autres. Je suis littéralement impressionnée par le contact qu’elle possède avec ses élèves. Ils sont une quinzaine seulement, dont un seul Suédois. Inger n’hésite pas à les prendre par les épaules, les regarder droit dans les yeux pour leur parler de très près, leur chuchoter quelques mots…

« Il est indispensable de pouvoir suivre les mêmes élèves plusieurs années de suite. J’en suis certains depuis déjà trois ans. » Alors que j’interviens devant la classe pour me présenter et parler de ma démarche, ceux-ci m’assaillent de questions – dans un anglais parfait – sur la France, mes projets, mon quotidien, Paris, le football français – surtout le football ! Je suis bluffée par leur enthousiasme et leur liberté. Inger me confie qu’elle est également plutôt surprise et très heureuse. Une belle démonstration de la qualité de son travail. Si pour moi les « bonnes pratiques » n’ont pas de sens, il semble qu’Inger se soit « trouvée en tant qu’enseignante ». Je me rends compte qu’elle est la première enseignante que je rencontre à concilier aussi naturellement « éducation au respect » et « rigueur des savoirs ». Que pense-t-elle des changements politiques en matière d’éducation ? « Ils ne savent pas ce qu’ils font. L’éducation se pense en grande partie sur le terrain or ce dernier est complètement absent des réflexions en cours. Ils ne voient que par PISA. »


La classe si attachante d’Inger (grade 6).

L’éducation à l’échelle européenne est encore loin. De plus, l’amélioration ne consiste en aucun cas en l’application générale de « recettes qui fonctionnent ailleurs ». Chaque situation possède une solution subtile, à chercher, construire, et mettre en place en concertation.
Cependant, il peut être intéressant de remarquer les points de réussite de ses voisins. Ainsi ici par exemple, à l’entrée dans l’adolescence une classe équilibrée de filles et garçons et ne dépassant pas la quinzaine d’élèves, entourés de deux ou trois enseignants dont un principal s’avère subtilement efficace…

Aller plus loin ?
Un article récent sur le malaise des enseignants suédois
Le test PISA 2009 et les mauvais résultats de biens des pays dont la France et, dans une moindre mesure, la Suède !
La Suède et son classement (en anglais) 

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